Sixième voyage pour Zetwal – Haïti – Novembre-Décembre 2017 - ZETWAL

Un voyage sous le signe des Gede. Je suis arrivé à Noailles spécialement pour le mois de Novembre et la fête des morts. En Haïti, dans la tradition du Vaudou, on célèbre les défunts mais aussi les Gede. Les Lwa liés à la mort.

 

Chaque année, Jean-Eddy Rémy offre à cette occasion une grande fête artistico-vaudou dans sa cour. Des artistes viennent décorer les lieux et les préparer pour une belle soirée qui se tient toujours un samedi et qui attire des visiteurs de partout, que ce soit d’autres provinces d’Haïti ou des étrangers.

 

Cette année la décoration consistait essentiellement en des œuvres de Maksaens Denis, Asoto et Killy. La célébration vaudou a été assurée par deux Ougans puis la fête a commencé, notamment avec la troupe de danse de Sylla venue de Port-au-Prince, une bande à pieds et un orchestre de percussions. La cour était pleine à craquer et l’ambiance était au rendez-vous ! Une fois les visiteurs extérieurs partis, Jean-Eddy s’est lancé dans un duel de danse spectaculaire avec l’artiste de Noailles Incroyable qui mérite bien ce surnom ne serait-ce que pour son hallucinante souplesse. Les pieds croisés derrière la tête, il dansait sur les mains ! Cette année cependant, les Lwas ont attendu l’aube pour se montrer et très rares sont ceux qui les ont vus !

 

Quelques jours après, j’ai été invité à une autre cérémonie Gede, cette fois 100% vaudou, chez un autre artiste de Noailles. Ces cérémonies sont traditionnellement l’occasion d’inviter amis et voisins et de leur offrir le tchaka. Un plat traditionnel cuisiné spécialement. Tout le monde ne participe pas au rituel qui est associé à cette soirée et j’ai eu la chance d’y assister, à l’intérieur de la maison et à l’abri des regards… C’était incroyable et je ne vous en dirai donc pas plus. Il faut le voir pour le croire…

 

Pour continuer dans la découverte du Vaudou, nous sommes allés nous baigner à Saut d’Eau. C’est une cascade sacrée dans le département du Centre, où la Vierge (ou Erzulie) serait apparue en 1948. Depuis, de nombreuses guérisons ont été associées à ce lieu et à son eau. Un pèlerinage rassemblant des milliers de personnes commémore cette apparition chaque mois de juillet. Pour l’occasion, les fidèles se dévêtent dans l’eau sacrée, venue de la Montagne Terrible, afin de se purifier puis ils abandonnent leurs vêtements, souvent en souhaitant quelque chose comme avoir un enfant. L’endroit est particulièrement agréable et entretenu. L’eau vous tombe dessus avec une force et une fraicheur vivifiantes quand vous vous baignez au pied de la cascade.

 

Je suis ensuite parti pour les mornes (les montagnes) et plus particulièrement la Forêt-des-Pins, parc naturel où habite la famille de Josué, le jeune artiste invité cet été (voir actualité précédente). C’est l’un des derniers endroits boisés d’Haïti, il y pousse une espèce de pin endémique de l’île d’Hispaniola qui subit malheureusement la déforestation de plein fouet car son bois riche en résine est utilisé pour démarrer les feux de charbon de bois. Nous étions donc à plus de 1700 mètres d’altitude, dans un climat très différent de la chaleur de la plaine. Les soirées étaient très fraiches et le temps très humide. La route, où plutôt la piste pour y parvenir était vraiment chaotique, à flanc de montagne, surplombant parfois plus de 200 ou 300 mètres de ravin. J’ai rarement été si inquiet sur un trajet… Les paysages étaient cependant magnifiques : rivières à l’eau cristalline, montagnes, cascades… Le long de la ravine qui sert de piste une bonne partie de la route lorsqu’elle est assechée, on voyait quelque fois un étonnant spectacle dû à l’érosion : des tombes, autrefois loin du lit de la rivière, étaient coupées en deux ou avaient basculé, attendant la prochaine pluie pour être complètement emportées.

 

Ce fut ensuite un grand plaisir de vivre ces quelques jours avec les parents de Josué qui m’ont très chaleureusement accueilli. Leur vie s’articule autour de leurs champs et de leurs bêtes. Le transport des hommes et des marchandises se fait d’ailleurs ici essentiellement à dos d’âne ou de cheval. Le paysage est très montagneux et les habitations se situent généralement sur des sommets. Elles sont composées de quelques constructions entourées de plantations vivrières qui cachent généralement ces constructions. Bananiers, avocatiers, pêchers, pommiers et autres lianes de christophine abritent une vie courageuse tournée vers la nature. Le père de Josué a beaucoup travaillé pour acheter des terres qui lui permettent d’avoir aujourd’hui une belle production et d’employer quelques ouvriers. Lui-même travaille d’arrache-pied et prend grand soin de ses animaux, notamment de sa jument qui avait un poulain depuis quelques mois quand je suis arrivé. Pour lui, hors de question que ces chevaux finissement dans une assiette quand ils seront trop vieux pour travailler. Il les laissera vivre paisiblement leur retraite et les enterrera dignement après leur mort naturelle. Il critique vivement ceux qui osent descendre leurs vieux chevaux à la ville pour les faire abattre et tirer quelques sous de leur viande quand ils sont devenus trop fragiles pour le travail. « Autrefois, personne n’aurait fait ça ! ». Quant au travail quotidien, il se fait toujours sur le principe des konbit aux moments les plus importants (semailles, récoltes…). Ce travail communautaire voit se réunir tous les voisins pour plus d’efficacité. Un jour chez toi, un jour chez moi. Les plantations sont essentiellement des pommes de terre, patates douces, carottes, choux, du manioc, des petits-pois et un peu de maïs. Un plein sac s’achète ici pour une bouchée de pain alors que ces denrées valent cher dans les villes.

 

Dans la forêt poussent toutes sortes de végétaux aux odeurs parfois enivrantes et dont les fleurs attirent les colibris. On trouve aussi un met dont je raffole particulièrement et qui est courant dans les bois autour de chez moi : la girolle ! Je ne m’attendais pas du tout à trouver ce champignon en Haïti. Cette nature est malheureusement menacée par la déforestation qui continue malgré le classement en parc naturel. Les gardes forestiers sont trop peu nombreux et la population mal sensibilisée pour endiguer le phénomène.

 

Sur les montagnes, on trouve à proximité de chaque habitation un petit cimetière familial. Il y a un bourg appelé lui-même Forêt-des-Pins où l’on peut se ravitailler en ce que la nature ne fournit pas. Le cimetière est un peu plus important à cet endroit et accueille bien-sûr les tombes de Baron Samedi et Grande Brigitte, les deux premiers défunts enterrés là et devenus Lwa. Non loin, un trou peu profond héberge Makan Ganyen, un esprit puissant. Lorsque la pluie tombe, ce trou fait disparaitre tout ce qui vient à tomber dedans. Animal, homme, tout ce qui entre dans l’eau boueuse disparait à jamais, aspiré dans les entrailles de la Terre ! A quelques kilomètres, un trou plus profond, genre de petite grotte appelée Twou Tè ou Twou Lejèn, est le reposoir de l’esprit le plus important de la forêt. C’est à lui en premier que vont s’adresser les vaudouisants qui entreprennent quelque chose aux alentours. Les protestants s’en méfient comme du diable et ne se risqueraient même pas à regarder dedans en passant devant. Quelle déception quand j’y suis descendu et que j’ai vu qu’il ne faisait pas plus de dix mètres alors que des protestants m’affirmaient qu’il s’enfonçait si profond qu’on ne pouvait en voir le bout ! Ils étaient stupéfaits de la vérité à mon retour et effrayés de savoir que je m’étais aventuré dans ce lieu mystique. Les vaudouisants ont quant à eux bien rigolé avec moi. Il n’en reste pas moins que cet endroit est extrêmement important pour eux, comme en témoignent les offrandes déposées au fond.

 

J’ai quitté les lieux après quelques jours très agréables en promettant de revenir, ce que je ferai. Nous avons beaucoup de projets avec Josué, sa famille et l’un de ses amis.

 

De retour à Noailles, j’ai multiplié les visites d’ateliers pour réapprovisionner mon stock et découvrir les nouveautés. J’ai également visité d’autres lieux sympathiques comme le collectif Atiz Rezistans de la Grand-Rue, à Port-au-Prince. C’est un endroit très intéressant où l’art nait de la récupération en tous genres. Les pneus sculptés côtoient la ferraille, le bois et même de nombreux ossements humains… Chaque soir, la musique et la bière font monter la température.

 

Le S.K.N. continue à développer ses activités. Les enfants sont venus à de nombreuses reprises répéter des chants de Noël, le cinéma fonctionne maintenant tous les soirs, ainsi que le bar et une boutique de produits de première nécessité ouverte tard dans la nuit. Les ressources se diversifient donc autant que les projets et toute l’équipe en fait un lieu de vie vraiment très agréable. J’ai rencontré tous les enfants qui ont été parrainés cet été grâce aux expositions dans le Velay et qui sont très heureux de pouvoir aller à l’école. Le centre a servi pendant plusieurs semaines de lieu d’accueil pour un concours de chant qui recevait chaque samedi des dizaines de spectateurs venus voter pour leur candidat préféré.

 

Le village a aussi reçu une délégation de parlementaires de l’Union Européenne et de pays signataires de l’accord Afrique Caraïbes Pacifique. La visite leur a fait forte impression et a été jugée bien trop courte par nombre d’entre eux.

 

Les derniers jours ont été assez calmes, à flâner dans les rues de Noailles mais le dernier soir a comme à chaque voyage été une belle soirée ! J’ai invité tous ceux avec qui j’ai travaillé, mes amis, et beaucoup d’enfants du village qui ne manqueraient pas ça. La fête s’est terminée bien tard, autour d’un bœuf musical pour lequel nous avions sorti tout ce qui pouvait faire office d’instrument de musique (barils de tôle bien entendu, baguettes de bois, objets métalliques, maracas…) afin d’accompagner des chants vaudou, populaires ou pures inventions de nos esprits…

 

 

Vèvè tracés à la farine de maïs et au marc de café

Prière vaudou pour commencer la soirée

Gede Nibo, le Lwa fossoyeur, en pleine forme. Oeuvre d’Asoto.

Les visiteurs devant un spectacle de danse

Le public devant le spectacle de la troupe de danse de Sylla. Contre le mur, Grande Brigitte, de Asoto.

Le public se met à danser

Bouteille d’eau en main, Asoto, l’artiste spécialiste du papier mâché qui a réalisé Gede Nibo et Grande Brigitte

Les batteurs font résonner les rythmes des Lwa dans la soirée

« Ne leur raconte pas tout… »

Seau d’Eau, lieu sacré où serait apparue la Vierge. De nombreuses guérisons sont attribuées à cette eau venue de la Montagne Terrible! Chaque mois de juillet, cette cascade et la ville dont elle dépend font l’objet d’un très important pèlerinage.

En route pour la Forêt des Pins. La piste passe par moment par cette ravine quand elle est à sec. De nombreuses sources jaillissent au pied de ces falaises érodées.

Autrefois éloignée du bord de la ravine, cette tombe sera emportée lors d’une prochaine crue. L’érosion est un véritable fléau en Haïti. La déforestation a laissé à nu 98% du territoire et n’est pas encore endiguée car les arbres servent à fabriquer le charbon de bois, unique combustible utilisé pour la cuisine chez l’essentiel de la population.

Alors que nous remontons la ravine, les mornes (les montagnes) se rapprochent. Haïti est composée à 60% de montagnes qui ont été à la base de la stratégie de guérilla des esclaves révoltés pendant la Révolution.

Eneld Charles, l’artiste invité l’été dernier, avec ses parents, sur leur habitation

Souvenir de nos expositions dans le Velay. Nous partageons un saucisson maison offert par deux de nos hôtes de Saint-Julien-Chapteuil. La charcuterie auvergnate a trouvé un adepte en la personne d’Eneld! Merci Anne-Marie et Antoine!

« Pas de crédit… Surtout pour toi! »

Vèvè de Marasa, Dosou, Dosa